[Critique] Vorace (Antonia Bird, 1999)

Vorace affiche


Adulateurs de divertissements goro-morbides (et autres sources de dépravation), nous vivons des temps obscurs : des hordes de producteurs s’acharnent à presser les mamelles flétries d’un genre éculé… Quelques perles voient encore le jour, mais l’originalité semble s’abâtardir au fil du années.

S’il convient de ne pas sombrer dans une nostalgie stérile – l’espoir est de rigueur – il est parfois apaisant de jeter un regard vers le passé.

Retournons donc en 1999 : Au cœur des salles obscures, Forest Whitaker suit les préceptes du Hagakure dans Ghost Dog, Le Projet Blair Witch terrorise les indolents, et David Fincher suce (malgré lui ?) la substantifique moelle de Shinya Tsukamoto avec Fight Club. Le très insolite Vorace (Ravenous) d’Antonia Bird passe quant à lui inaperçu… And it’s « such a shame », comme le chantait si bien Mark Hollis du groupe Talk Talk.

SUCH A SHAME !

SUCH A SHAME !

Scénarisé par Ted Griffin, Vorace mêle l’histoire véritable du cannibale Alfred « Alferd » Packer (déjà narrée 3 ans plus tôt dans Cannibal ! The Musical de Trey Parker) au mythe amérindien du Wendigo, créature anthropophage qui assimile – au prix d’une famine perpétuelle – les facultés des êtres qu’elle dévore. Prenant place au cours de la guerre américano-mexicaine, ce postulat constitue selon la réalisatrice une allégorie de la formation suprématiste des Etats-Unis – nation ayant annexé plusieurs territoires frontaliers sans autre forme de procès.
Vorace suit le parcours du capitaine John Boyd (Guy Pearce), récompensé pour un haut-fait dont il ne doit le crédit qu’à sa seule lâcheté. Conscients de la supercherie, ses supérieurs l’affectent à un fort d’arrière-poste en Californie. Lorsque le dénommé Colqhoun (Robert Carlyle), ultime rescapé d’une expédition traumatique, rejoint ledit fort pour chercher de l’aide, il relate les dérives cannibales de son groupe, dont les (éventuels) survivants sont retenus prisonniers dans une grotte par le mystérieux colonel Ives. Sur les lieux, la garnison retrouvera les vestiges d’un festin macabre tandis que Colqhoun deviendra de plus en plus inquiétant…

Loufoqueries et barbichette

Loufoqueries et barbichette

Madeleine de Proust du cinéma d’exploitation italien (entre autres…), l’anthropophagie a longtemps satisfait la curiosité d’amateurs de spectacles déviants. Si certaines œuvres exploitaient déjà la thématique sans s’enliser dans l’excès, Vorace en a proposé (en son temps) une conception encore inédite :
L’un des premiers plans du film offre au spectateur la vision d’un plat de viande outrageusement saignant ; sans plus d’atours, Antonia Bird végétarienne de son état – dévoile toute la viscéralité de sa mise en scène. La cinéaste opte en effet pour un traitement naturaliste, presque organique, qui ne plonge jamais dans l’esthétisation gratuite de la violence. Ce choix renvoie le spectateur à l’aspect primal de son être, renforçant ainsi son identification à des personnages qui, en proie au cannibalisme, sont confrontés à leurs instincts bestiaux… au-delà de quelques scènes plutôt graphiques, toute l’horreur de Vorace repose sur les agissements d’individus victimes de l’intensité de leurs pulsions. Tour de force scénaristique, cette idée ne représente qu’un fragment de la singularité de cette œuvre à la genèse complexe.

N'est-ce pas alléchant ?

N’est-ce pas alléchant ?

Ravenous devait initialement être réalisé par Milcho Manchevski. Suite à son désistement, Antonia Bird, invitée par son ex-collaborateur Robert Carlyle, le remplacera et retournera certains plans originels…

Soufflant un vent nouveau sur le projet, la réalisatrice apporte au film toute la maestria nécessaire au mélange des genres ; Vorace mêle sans disgrâce l’effroi à l’humour noir, le western au conte politique. Baignant dans une atmosphère unique, à la fois fantastique et cruellement prosaïque, le long-métrage est parfaitement servi par la forme qu’il adopte : si la cinéaste providentielle se montre capable de quelques fulgurances visuelles, elle privilégie la sobriété et la sensitivité afin de magnifier la prestation des comédiens qu’elle dirige. Guy Pearce et Robert Carlyle favorisent le télescopage émotionnel du spectateur en incarnant des personnalités nébuleuses, vacillant entre ironie, peur, folie et fureur. Le reste du casting (Jeffrey Jones, David Arquette…), tout autant disparate, est également admirable de justesse.
Vertu ampliative, la bande originale signée Michael Nyman (La leçon de piano) et Damon Albarn (Blur, Gorillza) s’avère princièrement bien employée. Soulignant toute l’audace et le pluralisme de l’œuvre, elle est tour à tour hypnotique, inquiétante, rassurante voire grotesque.  Liée jusque dans son essence au montage, elle assure toute l’articulation et le dynamisme de Vorace.

Bon appétit !

Bon appétit !

Si l’accueil commercial de la dernière percée cinématographique d’Antonia Bird fût catastrophique (ceci explique cela), son envoûtante étrangeté et l’intelligence de son scénario en ont fait, des années plus tard, un film-culte. Injustement méconnu, Vorace est – au-delà d’une réflexion sur la déchéance de la culture face à la barbarie – le témoin d’une époque qui semble s’éloigner…  époque où des artifices prémâchés ne revenaient pas continuellement gifler les joues charnues de spectateurs atones…

Alors oui, regardez-le. Et prenez du plaisir. Quittez époux, épouses, enfants et autres animaux de compagnie, puis partez claquer votre thune à Saint-Tropez. Car comme le disait Kuato :

OYMG

Par Fabio MDCXCVII

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