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Cloverfield

Affiche du film "Cloverfield"

© 2008 Paramount Pictures − Tous droits réservés.

Souviens-toi de janvier 2008. J.J. Abrams, alors grand manitou du teasing cryptique, lâche une bombe marketing sans crier gare. Une affiche sans titre, une simple date en guise de boussole (1-18-08), la statue de la Liberté décapitée au milieu de Manhattan, et absolument aucun plan de la bestiole dans les parages. Un coup de génie marketing qui a poussé toute une génération de cinéphiles à s’enfermer dans une salle obscure vierge de tout spoiler, avec pour seule certitude qu’on allait ramasser nos dents à la sortie. On y est allés à l’aveugle, en esquivant les théories qui pullulaient déjà sur le net, prêts à se faire cueillir à froid. Et quelle claque.

© 2008 Paramount Pictures − Tous droits réservés.

La grande force du film, c’est de troquer la vue aérienne confortable du blockbuster traditionnel contre le regard paniqué d’un groupe de bobos new-yorkais. Ici, New York ne s’effondre pas sous l’œil esthétique d’un Michael Bay ; elle crève en direct, dans le flou, le soufre et le chaos d’une cité moderne qui se croyait intouchable. Pour nous injecter cette terreur pure en intraveineuse, Matt Reeves pique le jouet du Projet Blair Witch et l’applique au film de kaiju géant. Le concept du found footage trouve enfin ses lettres de noblesse budgétées. Contrairement à un film catastrophe classique qui caresse le spectateur dans le sens du poil avec des explosions hollywoodiennes bien propres, Cloverfield choisit le hors-champ frustrant et immersif. Quand un monstre de la taille d’un gratte-ciel piétine ton quartier, tu ne restes pas au milieu de la rue pour cadrer proprement en faisant des travellings. Tu cours, tu pleures, et tu filmes le bitume par accident en cherchant une bouche de métro.

© 2008 Paramount Pictures − Tous droits réservés.

Le film n’offre que des bribes de spectaculaire, attrapées à la volée entre deux cages d’escalier sombres ou à la lueur d’un mode vision nocturne bien crade. En refusant de céder à la pornographie de la destruction gratuite, Reeves remet l’humain au centre du désastre. On s’attache à ces pauvres types non pas parce qu’ils sont héroïques, mais parce qu’ils sont aussi paumés et terrifiés que nous le serions si l’Apocalypse débarquait pendant notre samedi soir.

© 2008 Paramount Pictures − Tous droits réservés.

Après vingt minutes d’une introduction façon « soirée d’adieu un peu chiante entre potes » — indispensable pour poser les enjeux affectifs et nous faire gober le concept —, le film lâche les chiens. L’attaque inaugurale coupe le sifflet et lance un home-run sensoriel d’à peine 1h20. Pas de gras, pas de dialogues explicatifs avec des scientifiques du Pentagone pour nous expliquer d’où vient la bête. On s’en fout. Le seul objectif, c’est de rallier le point A au point B en évitant de se faire piétiner ou bouffer par des parasites teigneux. Cloverfield transcende son statut de « gadget technologique pour génération YouTube » pour devenir une véritable leçon de mise en scène immersive. C’est brut, ça donne parfois le mal de mer, mais c’est surtout un rollercoaster claustrophobique à ciel ouvert qui prouve que pour terrifier le public, il faut parfois savoir éteindre les projecteurs et le laisser imaginer le pire. Un rendez-vous incontournable pour tout amoureux d’un cinéma qui ose secouer ses codes.

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