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L’Exorciste

Affiche du film "L'Exorciste"

© 1973 Hoya Productions − Tous droits réservés.

En 1973, William Friedkin n’est pas là pour trier les lentilles. Fraîchement couronné pour le polar poisseux French Connection, le bonhomme récupère le best-seller de William Peter Blatty — inspiré de l’histoire vraie du jeune Robbie Mannheim, ici transformé en gamine de douze ans — après que Hitchcock et Kubrick ont poliment passé leur tour. Grand bien a pris aux studios : plutôt que d’emballer un petit film de trouille gothique pour drive-in, Friedkin injecte sa méthode « cinéma vérité » directement dans les veines du fantastique. Le résultat ? Un uppercut hyperréaliste, jusqu’au-boutiste, qui flirte avec le sensationnalisme crasseux pour mieux terrasser son audience. Une œuvre monumentale qui a traumatisé des générations de spectateurs et redéfini les règles du box-office mondial.

Tout commence en Irak, au milieu des poussières et d’une statuette de Pazuzu qui annonce la couleur. Dès cette intro, Friedkin refuse de tricher. La force du film tient dans son dualisme impitoyable : d’un côté, la description clinique et crue de la possession ; de l’autre, le martyre médical d’une gamine trimballée de scanners en ponctions lombaires par une science qui s’avoue vaincue. Quand les neurologues en blouse blanche, totalement largués, lâchent à une mère célibataire et agnostique qu’il faut tenter l’exorcisme « par effet placebo », le film bascule. En ancrant le surnaturel dans le quotidien d’une banlieue huppée de Washington, le cinéaste transforme le moindre plan fixe ou la simple buée d’une chambre glaciale en brique de cauchemar. L’Exorciste s’impose moins comme un train fantôme de fête foraine que comme un drame intime d’une noirceur absolue, qui utilise l’horreur pour disséquer la culpabilité, le deuil et la perte de repères d’une Amérique en pleine crise existentielle.

Le spectateur plonge dans l’abîme aux côtés d’Ellen Burstyn, impériale en mère courage qui voit sa fille lui glisser entre les doigts. Le script prend le temps de poser ses personnages, notamment ce jeune prêtre boxeur et torturé par le doute, pour que chaque joute verbale avec le démon fasse l’effet d’une décharge électrique. Et quand le Mal prend définitivement les commandes, Friedkin ne détourne jamais la caméra. C’est un défilé d’images cultes gravées au fer rouge dans la pop culture : la contorsion d’une masturbation au crucifix, le pivotement de cervicales à 180° ou les geysers de soupe de pois cassés. Au-delà des outrages visuels et des maquillages tétanisants de Dick Smith, c’est le travail dantesque sur le sound design — ce râle satanique composé de cris de porcs à l’égorgement et de bruits de moteurs — couplé aux quelques notes stridentes de Mike Oldfield qui achèvent de vous essorer le système nerveux.

Pièce maîtresse du Nouvel Hollywood, L’Exorciste a ouvert les vannes des budgets pharaoniques pour un genre jusqu’ici confiné aux séries B de seconde zone. Aux côtés de brûlots comme Massacre à la tronçonneuse ou La Dernière maison sur la gauche, le film s’inscrit dans cette décennie bénie d’un cinéma viscéral, hargneux et sans la moindre concession. Cinquante ans plus tard, l’industrie a tenté de cloner la formule jusqu’à la nausée, alignant les contrefaçons numériques et les prêtres en soutane de super-héros. En vain. La messe est dite depuis 1973 : personne n’a jamais réussi à égaler la fureur sacrée de Friedkin.

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