430 millions de recettes pour un budget rikiki de 750 000 dollars : la rentabilité d’Obsession fait tourner les têtes et colle une sacrée fessée à l’industrie. En pulvérisant le score historique du Projet Blair Witch, le dénommé Curry Barker (26 ans au compteur, venu tout droit de YouTube) n’a pas seulement signé le braquage financier de l’année. Obsession évite miraculeusement le piège du buzz éphémère taillé pour les algorithmes TikTok pour offrir une vraie claque de cinéma, viscérale et bien plus vénéneuse qu’il n’y paraît.

Le pitch a pourtant tout du piège à con. Bear, vendeur de grattes gentiment insignifiant, dégotte un artefact ésotérique et formule le vœu le plus minable du monde : que Nikki, la pote sur qui il bloque en secret, « l’aime plus que tout ». Mais là où 90% des productions hollywoodiennes auraient bifurqué vers la comédie romantique fantastique, Barker prend l’autoroute du malaise. Le métrage se transforme en une autopsie féroce du complexe du « nice guy » , ce mec faussement inoffensif persuadé que le monde (et les femmes) lui doit tout.

Sauf que Nikki ne tombe pas amoureuse. Son cerveau est méthodiquement piraté, sa volonté réduite en bouillie pour se plier au fantasme de son persécuteur. Sous les traits d’Inde Navarrette, le personnage offre d’ailleurs plusieurs couches de lecture captivantes. Derrière l’image de la fille « folle » et hystérique façon film de possession classique, le métrage montre surtout une victime en lutte intestine contre une injonction monstrueuse. Navarrette est bluffante : œil fixe, gestuelle de pantin désarticulé, elle incarne une aliénation clinique où la démence apparente n’est que le symptôme d’une identité effacée de force. En balançant ce cauchemar au visage d’une jeune génération bombardée de coachs en séduction et de rhétorique toxique sur les réseaux, Barker donne une forme concrète, presque organique, à la négation du consentement.

La grande force du réalisateur est d’avoir conçu un film qui fonctionne sur deux niveaux de lecture complémentaires. Pour la Gen Z, moins familière des classiques du genre mais très réceptive aux dynamiques relationnelles modernes, Obsession est un objet direct, connecté aux angoisses de son époque et d’une redoutable efficacité narrative. Pour les amateurs éclairés qui connaissent les recettes de la production horrifique actuelle par cœur, c’est une proposition rafraîchissante. Barker refuse la surenchère gore gratuite (même si il se montre plutôt généreux sur le sujet) et les effets de sursaut téléphonés. Il privilégie une mise en scène du dérèglement : la caméra s’attarde dans les angles morts, les silences s’étirent juste assez pour instiller le doute, et le moindre recoin d’un appartement banal se transforme en un piège psychologique étouffant. Quant aux dialogues, teintés d’un humour absurde très maîtrisé, ils désarment d’abord par leur ironie avant que le récit ne bascule définitivement dans l’angoisse.

Sans jamais verser dans le discours pédagogique appuyé ni distribuer les leçons de morale, Obsession emballe un sous-texte contemporain dans un exercice de tension millimétré. Une démonstration de cinéma rigoureuse qui confirme le talent d’écriture et le sens du rythme d’un cinéaste particulièrement doué.




